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Oscar Castro                       

J’ai toujours voulu que mon  théâtre soit un instrument utile comme l’eau et la farine… disposé à être métal, charrue, pain, vin, à lutter corps à corps et à tomber ensanglanté. Le théâtre m’a usé mais il  n’a cessé d’accroître sa solide fraîcheur, son élan cristallin, comme si le temps qui peu à peu me transforme en terre, laissera courir éternellement les eaux de mon chant.

Je me suis toujours demandé quand est né en moi cet amour pour le théâtre…Je viens d’une famille d’agriculteurs qui vivait à Maquegua situé à 250 km au sud de la capitale de mon pays…Mes parents étaient bien loin de toute préoccupation intellectuelle ou artistique…J’ai grandi submergé dans un monde magique où le temps et l’espace n’avaient aucune cohérence et encore moins de logique…Mon grand père disait toujours : « A Maquegua le temps ne passe pas : il tourne, c’est pour cela qu’avec un peu de bonne volonté il peut être midi à dix huit heures. A Maquegua le temps est marqué par les absences ». Dans mon village, le monde invisible est à la portée de tous.

Mon grand-père était le patriarche de la famille, les dimanches en famille étaient des moments privilégiés, c’était lui qui présidait le dîner …Il y avait là des oncles et des tantes tous personnages de romans…Il y avait l’oncle Lucho, passionné par les romans de cow-boys…Il en avait une bibliothèque de plus de 1000 bouquins…Quand il en avait fini un, il s’amusait à coller d’autres noms sur ceux des protagonistes, à la place de Luis, il mettait Antonio. Il y prenait tellement de soin qu’il ne débordait pas d’une lettre avec son papier gommé. Ensuite il rangeait le livre à sa place pour revenir le lire plus tard. Il m’expliquait que les histoires sont toujours les mêmes et que la seule chose qui change c’est le nom des protagonistes qui les vivent…

A la fin de l’été nous avions l’habitude d’égrainer du maïs autour d’un feu. Lors de ces veillées, j’ai entendu des histoires merveilleuses… Je ne les comprenais pas toujours, et mon grand-père me disait :
Dans la vie il y a des moments pour comprendre et d’autres pour sentir. La vraie sagesse d’un homme réside dans le fait savoir quand il faut comprendre et quand il faut sentir. »

Ces histoires ont marqué ma vie pour toujours et ont enrichi mon esprit créatif. Mais comme toutes les bonnes choses se terminent, j’ai dû laisser mon village pour partir à la capitale et étudier ma dernière année de lycée et ainsi bien préparer le bac pour entrer à l’université... Mon départ fut pour Maquegua l’évènement de l’année.

Ce jour là, je suis parti pour un long voyage. Et j’ai commencé à vivre dans tellement d’endroits et tellement d’heures différentes de notre époque que je ne sais par où commencer. Par le plus grand ou le plus petit, par ce qui est dedans ou ce qui est dehors, par l'habit ou par le cœur ?

Tout se construit dans l’intérieur de chacun, et au dehors aussi :

Les vies et les naissances, dessinant un cercle de feuilles, des larmes de feu, de connaissances, de souvenirs. Et la vie d’un homme est comme l’existence d’un jour : la poussière tremble au passage de la lumière centrale, la végétation accumule son mystérieux aliment fait d’atmosphère et de profondeur, on entend le chant des enfants, des ivrognes, des croque-morts, le tintement des cuisines du monde entier. Et puis les machines à écrire, les imprimeries, les moteurs vont se noyer dans un crépuscule où le jour commence à disparaître, comme un petit cycliste sur un long chemin.
 
Il faut tellement marcher dans le monde pour constater certaines choses... Je me suis rendu compte un jour que la seule chose que j'ai faite dans ma vie, c’étaient des retours... Je ne vais nulle part, ma seule traversée est le retour... Peut-être c’est le fait d’appartenir à deux mondes en même temps, de se sentir à la fois loin et proche du port de départ... alors que nous conduisons un bateau, qui, après avoir tellement navigué, se transforme dans mon foyer définitif.

L’artiste ne peut pas être déraciné, sauf par la force, et il doit contribuer à la maturité et à la croissance de son peuple... L’artiste  n'est pas une pierre perdue. Il a deux obligations sacrées : partir et revenir... l’artiste qui ne revient pas, est un cosmopolite; un cosmopolite est à peine un homme, à peine le reflet d’une  lumière moribond.

Tout ce que je comprends et ce que je chante, je l'ai appris des hommes et des femmes du mondo entier : je ne sais pas comment… mais je sais combien j'ai appris de tous. Ma foi dans la vérité, dans la continuité de l'espérance, dans la justice et dans le théâtre, et dans la perpétuelle transformation de l'homme.

Se souvenir du passé est fondamental pour tout homme bien né… Mon grand-père disait qu’il n’était pas grave de ne pas savoir où l’on va, mais que l’important était de ne pas oublier d’où l’on vient.

Sur ma terre le temps est marqué par les absences… enfant, j’entendais les grands qui disait : « Ceci arriva l’année ou mourut le grand père Carlos et quand cela arriva ce fut quelques années avant que ne meurt la maman Elsira ».

C’est comme ça presque partout, avec la différence qu’ici en Europe, quand on fête un anniversaire,  on célèbre aussi un évènement… les cent ans de la mort de Victor Hugo… Les cinq cents ans de la publication de Don Quichotte.

Les dix ans de l’Espace Aleph sont aussi marqués par les absences, comme celle de notre président Robert Doisneau, qui n’a connu ce lieu qu’en travaux. Aujourd’hui, notre salle porte son nom. Et puis, nous a quitté aussi Rolando Salazar comédien du théâtre Aleph des premiers temps, également notre ami Eloi, et puis, Gato Alquinta intégrant de Los Jaivas avec qui nous avons partagé la vie et les rêves. Enfin, le départ de ma sœur Marieta membre fondatrice du théâtre Aleph, qui donna son nom au « Salon Marieta » dans lequel nous recevons nos amis et nos frères.

Les présences aussi ont marqué ces années, avec les naissances d’Oscarito, Alma, Lia, Merlin, Elmo, Ruben et Eliot. Tous enfants et petits enfants des membres de l’Aleph.

Ce lieu était une fabrique de cartons, abandonnée, nous l’avons prise en charge, et l’avons transformée en notre maison… Un espace de création où se sont connus et mariés des amis, qui par la suite construisirent leur maison, leurs rêves, eurent des enfants, et plantèrent des arbres. Dans ce lieu, ont été célébrés  anniversaires, noces et baptêmes mais aussi pleurs, peines et douleurs.

Ainsi ce sont écoulés ces dix ans, entre naissances et départs, entre représentations, empanadas et vin rouge, avec les fêtes païennes et les autres tissées de visites d’amis fidèles au-delà de la mort, comme celle de Carioca, Tranca Ruas, le docteur Hoffman, et tant d’autres esprits qui nous visitent les jours de Macumba, avec à leur tête notre ami le Père Saint Geraldo Winter.

Cet espace a accueilli l’invisible et le visible, parce que finalement c’est ce que nous sommes ou ce que nous voulons être… marcher toujours entre la vie et la mort, entre la lutte et l’espoir, entre le bien et le mal, entre le doux et l’amer, sans afficher aucune préférence.

Mon grand-père avait raison, je ne dois jamais oublier d’où je viens… Je viens d’un pays éloigné, séparé du monde par une géographie tranchante… Et si je suis arrivé jusqu’ici avec mon théâtre et mon drapeau, c’est parce que j’ai toujours eu confiance dans l’homme et que malgré cette fin du monde va survivre l’homme infini, comme dit le poète.

Ces dix ans sont une étape de plus parmi tant d’autres que nous avons vécues depuis trente ans d’existence. Une large, belle et tragique traversée, dans laquelle je ne peux oublier John Mc Leod acteur fondateur de l’Aleph, disparu aux mains de la police politique de Pinochet en 1974, pendant que les autres membres ont supporté la prison et l’exil.

Aujourd’hui nous célébrons la vie de cet espace avec un équipage, qui traverse, qui a traversé, et qui traversera, beaucoup d’autres tempêtes individuelles et collectives. Où va ce bateau avec son équipage? Quelle importance…Nous savons tous d’où nous venons et connaissons très bien le chemin du retour, et ça c’est bien suffisant.